• Paupérisation, quelques pas de côté Brefs allers-retours sur Marx (1) : « Du ciel à la terre » (b)

     

    - Résumé (en bien mieux, évidemment !) du texte précédent :  

     

     « L’appropriation privée se laïcise dans les mécanismes capitalistes. Libérée de la mainmise du pouvoir, la totalité est redevenue concrète, immédiate. L’ère parcellaire n’est qu’une suite d’efforts pour reconquérir une unité inaccessible, ressusciter un ersatz de sacré pour y abriter le pouvoir. (…) En attaquant de front l’organisation mythique de l’apparence, les révolutions bourgeoises s’en prenaient bien malgré elles, au point névralgique, non seulement du pouvoir unitaire, mais surtout du pouvoir hiérarchisé sous quelque forme que ce soit.» (Vaneigeim Banalités de base) 

     

     

     

    -Quelques banalités complémentaires

     

    On peut voir une illustration du phénomène décrit par Vaneigeim dans la fameuse « déchristianisation » de la révolution française. Celle-ci donne lieu à deux analyses divergentes mais complémentaires : A. Mathiez y voit une conséquence de l’impossible coexistence entre « deux religions concurrentes » la nouvelle « patriotique » et l’ancienne catholique, la « régénération révolutionnaire » s’opposant à la « rédemption chrétienne ». Pour Daniel Guerin, il s’agit avant tout d’une diversion ainsi que l’occasion pour une partie de la bourgeoisie de s’enrichir par la mise en vente des biens ecclésiastiques : « En lançant les masses à l’assaut du ciel, les plébéiens espéraient détourner le plus possible les sans-culottes de redoutables  préoccupations terrestres, d’indésirables questions matérielles telles que la vie chère, les subsistances, etc.…». Or, le troisième historien « marxiste » de la révolution, Albert Soboul, note : « La question des subsistances avec ses résonances profondes

     

    (liberté ou contrôle de l’économie ? liberté du profit ou droit à l’existence ?) ne fut pas sans influence sur l’idée que les diverses catégories sociales se firent de la nation, tout au cours de la révolution. » Dérivatif ou religion nouvelle, c’est en quelque sorte l’idéologie sous sa forme moderne[1] qu’on voit poindre ici, qui n’est elle même qu’un moment du nouveau régime de la vérité, non plus absolue mais historique, ouvert par les révolutions bourgeoises. Comme l’a classiquement résumé Hegel, «  Selon mon intellection (…) tout dépend du fait de saisir et d’exprimer le vrai, non comme substance, mais tout autant comme sujet. » (Préface à la phénoménologie de l’Esprit). De la substance au sujet…en passant par les subsistances.

     

     En tirant, à sa place, les conséquences de la révolution bourgeoise, la philosophie allemande allait justement reprendre la critique de la religion là où l’avait laissé le matérialisme pratique et théorique français. La spécificité de cette critique fut de ne pas envisager la religion uniquement comme « déraison » mais comme aliénation et dépossession. Il ne s’agissait plus seulement de dénoncer l’erreur mais de  « revendiquer comme propriété de l’homme les trésors qui furent spoliés au profit du ciel » (Hegel). Ou comme le dit Feuerbach : « Si l’essentiel dans la définition de Dieu est emprunté à l’homme, l’homme sera dépouillé de tout ce qu’on donnera à Dieu. Pour que Dieu soit enrichi, l’homme sera appauvri. » (L’essence du christianisme). Cette première critique de l’aliénation/paupérisation, ne se cantonna pas non plus  aux seules « représentations ». Ainsi, comme cela a été souvent noté, il y a une forme de théorie de la paupérisation chez Hegel : « Il apparaît ici que, malgré son excès de richesse, la société civile n’est pas assez riche, c’est à dire que dans sa richesse, elle ne possède pas assez de biens pour payer tribut à l’excès de misère et de plèbe qu’elle engendre (…l’exemple anglais) » (Principes de la philosophie du droit § 245 Cf. aussi § 243 et 244). Mais c’est par l’ « aufhebung » marxienne que  cette critique du ciel restée apologétique, contemplative bref idéologique, se transformera effectivement « en critique de la terre »[2], indissociable de la reconnaissance que « ce qui forme le prolétariat, ce n’est pas la pauvreté née naturellement, mais la pauvreté produite artificiellement » [3].

     

     

     

    La semaine prochaine : paupérisation et prolétarisation

     



     

    [1]Au sens où elle est produite par un rapport de force sur lequel elle agit en retour. Cf. par exemple la remarque de Engels : «  Que cette égalité et cette fraternité plébéiennes ne pouvaient forcement être qu’un simple rêve à une époque où il s’agissait d’instaurer justement tout le contraire et que comme toujours –ironie de l’histoire- cette interprétation plébéienne des mots d’ordre révolutionnaires fut le levier le plus puissant pour imposer ce paradoxe : l’égalité bourgeoise…devant la loi et la fraternité…dans l’exploitation. » Lettre à Kautsky 1889 Par ailleurs, rappelons que Marx et Engels ont emprunté le terme idéologie à un groupe de penseurs -Constant, Cabanis, etc.- qui, au sortir de la révolution, voulaient fonder « une science des idées »

     
     
     

    [2] Pour être plus précis, on pourrait dire, du ciel à la terre et retour : « A l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent (…) non on part des hommes dans leur activité réelle : c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente ainsi le développement des reflets et des échos idéologiques du processus vital » (Idéologie Allemande)

     
     
     

    [3] Introduction à critique de  la philosophie du droit de Hegel Cf. aussi dans les manuscrits de 1844 : « Nous partons d’un fait économique actuel. L’ouvrier est d’autant plus pauvre qu’il produit plus de richesses, que sa production croît en puissance et en volume. »

     
     

     


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