• Bien crevée, vieille taupe ? (3)

    Raccourcis et digressions autour de l’histoire du secteur minier sud-africain (b)1


    I Le compromis raciste et sa suite

    L’exploitation des Noirs et ses modalités a été l’enjeu d’un long conflit entre anglais et afrikaners, qui a fini par déboucher sur le compromis raciste de l’apartheid. Après la guerre des boers2, l’autre grande étape de cet affrontement et de sa résolution, fut l’insurrection des mineurs blancs du Rand en 1922 à l’annonce par la chambre des mines de la suspension de la « colour bar » ; le soulèvement, soutenu par le PC et mené au cri de « Ouvriers du monde unissez-vous pour une Afrique du sud blanche » fut écrasé par l’armé. Mais peu après, l’arrivée au pouvoir des nationalistes permettra de rétablir l’interdiction d’accès au travail qualifié pour les Noirs et l’industrial Coalition Act les privera de tout droit à se syndicaliser. Les bases principales de l’apartheid étaient posées, même s’il ne sera officiellement proclamé qu’en 48, en réponse à de grandes grèves dans les mines deux ans auparavant. C’est donc en luttant sur plusieurs fronts (contre les travailleurs mais aussi contre les fermiers blancs) que la bourgeoisie anglaise et notamment les patrons des groupes miniers en sont venus à cette intégration des Noirs dans le salariat par la ségrégation.

    A ce compromis raciste en a succédé un autre entre les dirigeants de l’ANC et leurs alliés et la bourgeoisie blanche, qui a permis aux premiers via le Black Economic Empowerement (BEE, nous y reviendrons) de devenir actionnaires des mines (une loi de 2003 prévoit que pour que les groupes gardent leurs concessions, la part de l’actionnariat Noir devra se monter à 26% en 2014) Cette nouvelle alliance a naturellement concerné aussi le syndicalisme : la NUM, qui ne représente désormais plus que les employés permanents, surtout les cols blancs, et dont le fonds de pension investit dans de très nombreux secteurs, s’est convertie au « labour capitalism », dit aussi « Business unionism »3 

    Les récents événements de Rustenburg montre que la fameuse trinité – ANC/SACP/COSATU- n’est plus en mesure de contrôler les luttes comme jadis, la répression menée par la NUM et les dénonciations précipitées du parti communiste ayant visiblement fini de les faire identifier comme des ennemis par les mineurs. Comme l’ont aussi montré les luttes croissantes dans les townships ces dernières années c’est bien toute une phase du post-apartheid qui prend fin, celle où la nouvelle bourgeoisie Noire pouvait encore faire « passer ses intérêts pour ceux de toute la société ».

     

    Digression

    Les luttes constantes de la classe ouvrière blanche pour défendre la « colour bar » et empêcher les Noirs de se syndicaliser ( Cf. la scission du syndicat de mineurs blancs en 79 lorsque la confédération syndicale nationale a commencé à reconnaître le droit des Noirs à s’organiser) tenaient bien sûr au background historique de la colonisation: « ( …) cette idéologie de l’abaissement systématique des Noirs qui trouva rapidement sa sanction juridique, progressait en raison directe de la prolétarisation effective des blancs, qui ruinés, quittèrent la région dans les années qui suivirent ou s’engagèrent comme travailleurs qualifiés dans des grandes compagnies minières. Comme si la barrière raciale (pas seulement psychologique puisqu’elle devint rapidement une réalité juridique) constituait la compensation du déclassement du travail dépendant blanc. » (Moulier-Boutang De l’esclavage au salariat) Mais au-delà de ces spécificités, la « peur » du travail qualifié de perdre ses attributs, d’être réduit à du travail simple est une constante sous toutes les latitudes. Il serait bien sûr extrêmement hasardeux d’en tirer un lien de cause à effet avec le racisme, quoiqu’en prenant un spectre très large (des employés allemands de l’entre-deux guerre- Cf. Kracauer- à certains groupes ouvriers aujourd’hui en France) le protectionnisme plus ou moins symbolique tend constamment à ériger en concurrence l’échelon du dessous, ce qui suppose des modes de différenciations dont la xénophobie peut être une variante. Banalités sociologiques mises à part, cette question du rapport entre travail simple et travail qualifié sera ici aussi un des enjeux de la période qui s’ouvre. (« La restructuration, en reléguant une partie de la force de travail dans les zones grises de l’économie informelle (les lascars, les sans-papiers) et de l’inactivité en sursis (Workfare, Etat pénal) et en dérobant peu à peu le sol sous les pieds de la traditionnelle classe de l’encadrement (réduction drastique du fonctionnariat, baisse tendancielle de la valeur d’échange des diplômes)  crée les conditions d’une convergence de ces obsolètes qui n’ont plus grand chose à négocier. » Quand le silence s’ébruite sur ce blog)

     

    II Le « cheap labour system »

    Selon l’analyse classique, l’apartheid était avant tout une forme d’organisation de l’exploitation basée sur le travail migrant venu des campagnes maintenu dans une semi-prolétarisation à travers notamment le système des « pass » (passeport intérieur). Cette semi-prolétarisation garantissant aux groupes miniers l’accès à une main d’œuvre abondante et bon marché. L’acte fondateur fut le Glen grey Act de 1894 qui imposait aux petits paysans Noirs le paiement d’une taxe alors même qu’ils vivaient hors de l’économie monétaire et ce pour les forcer à aller vendre leur force de travail dans les mines. Comme le disait le promoteur de cette loi, Cecil Rhodes patron du groupe minier De Beers reconverti dans la politique : « Chaque homme Noir ne peut pas avoir 3 acres et une vache (…) il faut leur faire entrer dans la tête qu’a l’avenir les 9/10eme d’entre-eux devront gagner leur vie par le travail quotidien. »

    A ce Glen grey Act succédera le Native Land Act (1913) qui « réserva un maximum de 9 millions d’hectares (soit 7% des terres de l’union) aux 66% d’Africains qui composaient la population du pays. La propriété tribale était autorisée à se développer, en revanche toute propriété individuelle des terres de ces réserves se trouvait invalidée. C’était la base de ce que l’on a pu caractériser ironiquement comme la défense du communisme primitif par le capitalisme. » (Moulier-Boutang Ibid) Comme le montre toute la suite de l’histoire de l’apartheid, le  « cheap labour system » dût constamment être réinventé pour faire face à la combativité exceptionnelle des mineurs Noirs et aux échappements réguliers tant vers la campagne que vers les villes.

    S’il n’y a bien sûr pas de continuité simple entre ce « cheap labour system » et la situation actuelle dans les mines, le développement depuis les années 90 du travail « intérimaire » ( 41% chez Anglo-paltinum, 30% à Marikana), le recours à l’immigration des pays voisins ( le secteur minier bénéficie d’une dérogation alors que la politique d’immigration du gouvernement ANC est extrêmement restrictive), la persistance des allers-retours mines/campagnes pour de nombreux mineurs et le dualisme maintenu entre travailleurs « à statut » syndiqués et les autres montrent que le post-apartheid n’a pas fondamentalement modifié la donne. Ce qui est en train de la changer c’est la vague ininterrompue de grèves sauvages dans la « platinum belt » ces dernières années avec une radicalisation cumulative des actions (occupation du fond, blocage des routes menant aux mines) qui tendent à rendre obsolètes les vieilles méthodes de répression patronale (ainsi l’annulation des licenciements en masse à Marikana et chez Implats).

     

    Digression 

    La semi-prolétarisation, au sens large, est commune a de nombreux pays anciennement colonisés, avec des modalités différentes selon qu’elle ait par exemple été déterminée par un compromis entre oligarchie terrienne et autorités coloniales puis bourgeoisie urbaine ou qu’elle corresponde à la politique plus ou moins brouillonne d’un Etat tentant de réguler les mouvements de population (Pour une synthèse sur le sujet voir Wallerstein Le capitalisme historique). Ce qu’on oublie souvent de signaler c’est que loin d’être toujours une garantie de la docilité de la main d’œuvre, elle est peut aussi être un vecteur de forte combativité. Ainsi en Inde : « A Bombay les connexions avec le monde rural renforçaient la capacité de pression des travailleurs. Les bases rurales permettaient aux travailleurs de prolonger leur grève dans les zones urbaines. (...) Les liens avec la campagne n’étaient pas un obstacle au développement des luttes des travailleurs urbains. Au contraire ces liens permettaient aux ouvriers de Calcutta d’intensifier leur résistance contre le patronat.” (Subho Basu Does class matter ?)

    De même, contrairement à ce que pourrait laisser croire une certaine historiographie ouvrière, du maçon creusois de 1848 à l’OS de Fiat arrivé du Mezzogiorno en 1977, les « tout juste déracinés » ont toujours été en première ligne dans les luttes radicales du XIX eme et du XX eme. Moins naturellement disciplinés, encore intimement liés à un mode de vie différent (ayant parfois accès à une production vivrière de leur région d’origine), pouvant donc tout bêtement envisager autre chose, ils n’étaient et ne sont encore aujourd’hui dans le monde (Chine, Bangladesh, etc..) que très difficilement assimilables. Ce potentiel révolutionnaire que recèle le déracinement est d’ailleurs présent en filigrane dans toute la ‘politique de l’immigration’ depuis un siècle, c’est à dire là ou exploitation et flicage ne constituent plus qu’un seul et même terme.

     

     

    A suivre : III Ethnicisation,

    IV Hybridations post-coloniales

    1 On trouvera un tableau général de la situation de ces dernières années dans le dernier numéro (septembre) de Dans le Monde une classe en lutte (mondialisme.org)

    2 « Le but des deux concurrents était le même : ils voulaient asservir, chasser, exterminer les indigènes, détruire leur organisation sociale, s’approprier leurs terres et les contraindre au travail forcé pour les exploiter. Seules les méthodes étaient différentes. Les Boers préconisaient l’esclavage périmé comme fondement d’une économie naturelle patriarcale, la bourgeoisie anglaise voulait introduire une exploitation moderne du pays et des indigènes sur une grande échelle. » (Rosa Luxembourg L’accumulation du capital Tome II)

    Si le parallèle avec la guerre de sécession a souvent été fait, on pourrait aussi l’étendre à la ségrégation marquée notamment par le refus en 1919 de l’AFL de syndiquer les noirs, une seule organisation faisant exception, la UMW…le syndicat des mineurs.

    3 O. Iheduru « Social concertation, Labour unions and the creation of a Black Bourgeoisie”


  • Commentaires

    1
    Mardi 20 Novembre 2012 à 06:07

    THese days, there are still blantanly racist. Being black doesn't mean your slave. We are all unique in different ways and people should respect that.

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