• Bien crevée, vieille taupe ? (2)

     

    Remarques et digressions autour de l’histoire du secteur minier sud-africain (a)

     

     

     

    Début 85, alors que la grève des mineurs anglais s’éteint progressivement, en Afrique du Sud, « Pour briser le syndicat réclamant une hausse des salaires, un groupe minier licencie 13 000 mineurs noirs sur 40 000 (…) Une société produisant 35% du platine occidental et menaçant de renvoyer 10 000 ouvriers Noirs, affirme qu’il suffit de deux semaines pour former un mineur et qu’elle n’a qu’a puiser dans le vivier des 400 000 chômeurs de la région, dont la moitié ont une formation de mineur. » (De Pretoria à Liverpool in La Banquise N°4/86) Rien de nouveau sous le soleil, comme on le voit avec les récentes menaces faites aux grévistes de Lonmin, d’Implats ou de Gold fields. Mais, comme le fait remarquer le directeur de la Bench Mark Fondation, à propos de ces ultimatums des grands groupes d’extraction de platine : « Ils ont besoin de notre pays, puisque nous avons 90% des réserves mondiales. Où voulez-vous qu’ils aillent ? » Le lancinant problème du secteur minier sud-africain depuis ses débuts n’est toutefois pas celui du contrôle des ressources, sur ce point, mises a part les concessions inévitables à la nouvelle ploutocratie Noire, le post-apartheid n’a rien changé, au contraire. C’est le contrôle de la main d’œuvre, fuyante puis très combative qui est depuis le début la principale préoccupation des groupes miniers.

     

    Ces licenciements en masse sont ainsi un des avatars de la politique perpétuelle de substitution qui caractérise l’histoire du secteur. Substitution de capital au travail, bien sûr ( Ainsi dans les mines d’or, où pour produire 10 Kg d’or, il fallait dix hommes en 1950 et plus que 5 en 75) mais surtout substitution des populations mises au travail, et ce dès l’orée de l’extraction : « Peu après la guerre des Boers, les propriétaires des mines durent importer 60 000 chinois qu’ils purent ensuite rapatrier quand l’appauvrissement massif des petits paysans afrikaners jeta sur le marché un grand nombre d’entre-eux. Les compagnies purent ainsi réduire le salaire des travailleurs britanniques et leur demander plus de travail pour moins d’argent (…) Quand ces derniers se mirent en grève, les propriétaires purent continuer l’exploitation avec l’aide de jaunes recrutés surtout parmi les Afrikaners. Les mineurs britanniques furent vaincus, des centaines furent renvoyés et remplacés par des mineurs afrikaners avec des salaires misérables. Quelques années plus tard les afrikaners allaient être victimes à leur tour du même scénario quand les Noirs envahirent le marché du travail.» (Salauds de blancs in Os Cangaceiros N°3 /87)

     

    Et c’est à partir des mines que s’inventera l’apartheid, avec notamment deux mesures fondatrices : la « colour bar » (1911) qui interdit l’accès aux postes qualifiés aux travailleurs Noirs et le « Native land act » (1913), qui restreint l’accès à la terre.

     

    Si « Claude Meillassoux a cru y déceler le modèle par excellence de la migration de travail séparant rigidement la consommation de la prestation de travail dépendant salarié de sa reproduction et recréant en permanence les conditions de son exogenéité. » (Yann Moulier Boutang De l’esclavage au salariat[1]) De Compound

     

    (campements-prisons de mineurs à proximité des puits) en Bantoustan (Etats tribaux formellement indépendants crées pendant l’apartheid pour contrôler les flux de main d’œuvre), en passant par les diverses mesures ségrégatives (passeport intérieur, interdiction des syndicats), toute l’histoire institutionnelle qui accompagne le développement du secteur raconte surtout la difficulté constante à fixer puis discipliner ces mineurs. Et désormais, le maintien de la misère Noire dans les Townships, le recours massif à l’immigration et l’intégration des syndicats (Ainsi la NUM, qui est à la tête d’un gigantesque fonds de pension, la Mineworkers Investment Company), ne suffisent visiblement plus non plus à garantir la paix sociale dans sa variante « arc en ciel ».

     

     

     

    Digression : la dynamique de l’obstacle

     

     

     

    Le passage du féodalisme au capitalisme est le passage d’une domination fondée sur l’appartenance spatiale à une domination fondée sur le contrôle du temps.

     

    L’évolution des « tactiques punitives »,  du bannissement (chez les grecs) au marquage (Moyen-Âge) puis à l’enfermement (a partir de la fin du XVIIIeme) recoupe cette mutation. Plus largement, c’est une nouvelle territorialité qui émerge avec la subordination de la campagne à la ville, la densification des échanges marchands, la découverte des énergies fossiles et les besoins exponentiels en matières premières, etc.  L’exploitation extensive et intensive des terres et des ressources balaie les très anciennes logiques de subsistance (« Ce qui s’est brisé avec le XVIIIe, en Chine comme en Europe, c’est un ancien régime biologique, ensemble de contraintes, d’obstacles, de structures, de rapports, de jeux numériques qui jusque là avaient été la norme. » Braudel) et remodèle le monde aux canons de la valorisation.

     

    Bien évidemment cette expansion crée constamment toutes sortes d’obstacles. Mais le capitalisme, régime du renversement et de la contradiction, a justement besoin d’obstacles pour avancer[2] : que ce soient les distances (importance de la vitesse comme « anéantissement de l’espace par le temps » Marx), les conditions naturelles (« Ainsi, chaque fois que la technique [nous laissons a Ellul ses catégories] s’est heurté à l’obstacle naturel, elle tend à le tourner, soit en remplaçant l’organisme vivant par la machine, soit en modifiant cet organisme de façon qu’il ne présente plus de réaction spécifique. » Ellul), les coutumes et les mœurs ou tout bonnement les populations[3]. C’est ce qu’illustre notamment les luttes actuelles d’une certain nombre de communautés en Inde (contre les projets industriels pharaoniques de TATA), en Amérique du sud ( Lutte contre la mine de Pacua Lama au Chili, contre la construction d’une route au cœur de l’Amazonie en Bolivie, etc, etc.) ou en Chine, en quelque sorte des luttes contre cette autre prolétarisation : « L’habitant de la forêt primitive est aussi le propriétaire d’icelle, et il en use à son égard aussi librement que l’orang-outan lui-même. Ce n’est donc pas un prolétaire. Il faudrait pour cela qu’au lieu d’exploiter la forêt, il fut exploité par elle. » (Le Capital).

     

    Mais, comme le montre toute l’histoire de l’industrie moderne, cette dynamique de l’obstacle ne concerne pas uniquement les « formations sociales pré-capitalistes » : « Ce que le chronomètre [taylorien] entend briser en attaquant la confrérie des « compagnons », c’est la figure la plus haute et la plus avancée de la résistance ouvrière, condition de la première industrialisation, mais aussi obstacle principal à l’accumulation du capital sur grande échelle. Car l’ouvrier de métier, appuyé sur l’efficacité de son syndicat, parvient à « marchander » de hauts tarifs et impose, avec la manière de faire qui est la sienne, son rythme propre à la production de marchandises. En substituant à l’ouvrier de métier, l’ouvrier-masse, à peine immigré, non qualifié et surtout non organisé, le capital modifie en sa faveur, et pour longtemps, l’état d’ensemble du rapport des classes. » (Benjamin Coriat L’atelier et le chronomètre)

     

    On pourrait dire du secteur minier international qu’il est à sa manière emblématique de cette dynamique de l’obstacle et ce à l’amont ( se débarrasser des autochtones pour avoir accès aux ressources) et l’aval (une fois rivé aux ressources, le voilà confronté à la turbulence du travail vivant).

     



     

    [1] Souligné par nous. Cf. aussi : « L’Afrique du Sud, déjà largement engagée dans la voie de l’apartheid, ne représente pas l’anomalie incompréhensible, la honteuse exception, mais la propédeutique indispensable pour comprendre la norme qui allait régir les migrations internationales du travail et continue largement à le faire. » (Ibid) .Quoiqu’on pense par ailleurs de l’auteur, on trouvera beaucoup d’éléments utiles dans cet ouvrage.

     
     
     

    [2]Au fait, « La circulation du capital est réalisatrice de valeur, comme le travail vivant est créateur de valeur. Le temps de circulation n’est qu’un obstacle à cette réalisation de valeur et, dans cette mesure, il est un obstacle pour la création de valeur ; obstacle qui ne provient pas de la production tout court mais qui est spécifique de la production du capital et dont la suppression – ou le combat avec cet obstacle- fait donc partie aussi du développement spécifiquement économique du capital et donne l’impulsion au développement de ses formes dans le crédit. » (Marx Grundrisse)

     
     
     

    [3] « Le capitalisme conclut à a nécessité de s’emparer par la force des moyens de production les plus importants des pays coloniaux. Mais les liens traditionnels primitifs des indigènes constituent le rempart le plus puissant de leur organisation sociale et la base de leurs conditions matérielles d’existence ; le capital se donne donc pour première tâche la destruction systématique et l’anéantissement des structures sociales non capitalistes auxquelles il se heurte dans son expansion. Si le capitalisme vit des formations et des structures non capitalistes, il vit plus précisément de la ruine de ces structures (…) L’accumulation du capital a pour condition vitale la dissolution progressive et continue des formations précapitalistes » (Rosa Luxembourg  L’accumulation du capital)

     
     


  • Commentaires

    1
    sedasy 2
    Vendredi 26 Octobre 2012 à 10:50

    Très bon travail. Continue sur ta lancée. Bonne continuation. Salut à toi, ami.

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