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    Ce qui suit n'est qu'un résumé trés incomplet de la question...

    Sur le même sujet, voir le texte Crise, la fin des rafistolages dans le dernier numero (138) d’ Echanges ( Bp 241 75866 Paris cedex 18 et www.mondialisme.org)

    La politique monétaire constitue en quelque sorte l’Everest de la mystification économique : l’inintelligibilité y atteint son summum. Pourtant si on la considère sans œillères objectivistes, c’est à dire comme moment d’un rapport social, on peut percevoir comment elle a participé et participe d’une stratégie de la classe capitaliste.

    Petit récapitulatif préalable: l’accord de Bretton woods, qui consacrait le dollar comme monnaie d’échange mondiale garantie sur l’or, était le pivot de l’équilibre international du capitalisme des « trente glorieuses » puisqu’en assurant la fixité des taux de change, il limitait les déplacements de capitaux et par la création d’institutions tels le FMI pouvant faire crédit aux pays dans le besoin, pérennisait le cadre national dans lequel le compromis fordien, symbolisé par l’indexation des salaires sur la productivité, assurait la conjonction « harmonieuse » entre production de masse et consommation de masse.

    Mais dés 67, les patrons américains, voyant l’économie ralentir du fait de l’aggravation, par les luttes, du différentiel entre le salaire horaire des ouvriers américains et celui des ouvriers allemands ou japonais et arguant d’une sous-évaluation des monnaies étrangères, demandent à suspendre la convertibilité dollar-or pour faire tourner la planche à billet : de 69 à 71 les sommes en dollars présentes sur les marchés financiers doublent et les hausses de salaires sont compensées par l’inflation. Avec l’abandon définitif du vieux régime de change (71/73), on passe du système papier au système papier-papier, au dollar flottant; remise en cause qui conduit au choc pétrolier (les pays pétroliers augmentant unilatéralement leurs prix pour être sur de n’être pas payé en monnaie de singe) et « casse » la croissance mondiale. Dans un article paru en octobre 1976 dans la revue Zerowork La monnaie dans la crise mondiale : la nouvelle base du pouvoir capitaliste Christian Marazzi a bien analysé les implications stratégiques de l’inconvertibilité du dollar : « Le défi lancé par les Etats-Unis en 71 avec l’inconvertibilité est le point de départ de la contre-attaque du capital dans la crise actuelle (.) depuis le début de cette contre-attaque, le capital international a utilisé la monnaie comme une de ses principales armes contre la classe ouvrière ; (..) La vague internationale de lutte qui a commencé au milieu des années 60 signifiait l’écroulement de tout le système de stratification internationale de la domination sur le travail vivant, sur lequel la convertibilité or-dollar était basée. (…) l’inconvertibilité ne peut être comprise qu’en termes politiques, elle pose les bases stratégiques d’une réorganisation du capital par la crise- une crise planifiée contre la classe ouvrière globale par la manipulation de la monnaie. »

    En effet, le fameux choc pétrolier et la récession qui s’ensuivit, permit de commencer à renverser le rapport de force aux USA, d’en finir bientôt avec l’indexation des salaires sur la productivité et, dans un même temps, la volatilité du dollar et la fin des restrictions à la mobilité des capitaux permettront de déjouer les effets de taux de change et faciliter l’émergence d’une nouvelle division internationale du travail en supprimant les délimitations des espaces classiques de valorisation. Avec la fin de Bretton Woods, la classe capitaliste reprend l’initiative en commençant à s’extirper du carcan social, géographique du compromis fordiste, le dollar flottant étant le premier jalon d’une contre-offensive fondée sur la mobilité du capital.

    Cette mobilité, et la centralisation qu’elle suppose à moyen terme, impliquait que les prix des marchandises tendent a être fixé au niveau mondial, première impulsion à la financiarisation, le développement du financement par l’actionnariat ou l’émission d’obligations plutôt que par les banques facilitant dans le même mouvement les prises de risques au niveau international, le « cash-flow » nécessaire étant fourni par l’afflux de pétrodollars produits de la hausse des cours du pétrole.

    Mais c’est en 79, au moment ou la restructuration semble patiner que cette stratégie de la crise va encore plus concrètement s’affirmer : pour lutter contre l’inflation qui, couplée à la baisse persistante du taux de profit, commençait a sérieusement éroder les revenus de la classe capitaliste, Volker président de la réserve fédéral américaine, et actuel conseiller d’Obama, augmente d’un coup ses taux d’intérêt de 1% ( le taux d’intérêt est le loyer de l’argent, une augmentation brusque provoque un assèchement de la demande de crédit et donc un ralentissement plus ou moins brutal de l’investissement) rompant ainsi avec le consensus de plein emploi et précipitant une récession mondiale (second choc pétrolier en avril 80, « Le coup de 79 prolongea les effets de la crise, notamment le chômage et contribua à l’endettement des Etats et d’une fraction des ménages déjà fragilisée par le ralentissement de la croissance, le chômage et la précarité » (Dumenil et Levy Crise et sortie de crise)). Cette chute du dollar fut, on le sait, une catastrophe dans les pays du tiers monde qui s’étaient beaucoup endettés dans les années 70 (Mexique), leur débiteur effrayé par la chute du billet vert demandant des remboursements immédiats. On a beaucoup glosé sur le « machiavélisme » de ces manœuvres américaines ( qui interviennent à un moment d’affaiblissement économique et stratégique : Iran, Nicaragua,etc.), elles correspondent en tout cas à un seuil nouveau de la stratégie de la crise puisque cette récession ouvre la voie à une grande vague de restructuration aux Etats-Unis, avec, bientôt, l’aide d’un Etat offensif, Reagan brisant au début des années 80 la grève des contrôleurs aériens ( Il les fait tous licencier pour les réembaucher avec des salaires moindres).

    Face a ces fluctuations du dollar qui mette a mal toute la planification économique classique, le chancelier Helmut Schmidt, soucieux d’assurer à l’Allemagne un marché stable en Europe, propose en 79 de créer le serpent monétaire européen (SME) et ouvre ainsi un nouveau seuil de la restructuration sur le vieux continent par l’intégration/homogénéisation européenne. L’entrée dans le SME suppose que les différents Etats abandonne l’arme classique de la dévaluation au profit de la rigueur monétaire commune et impose la lutte contre l’inflation, c’est à dire l’attaque contre les salaires, comme objectif premier de la politique économique. La création concomitante d’un Fond monétaire Européen, qui accorde des crédits aux pays en difficulté en contrepartie d’un certains nombres de réformes structurelles va compléter le dispositif : le prêt accordée à l’Italie en 79 prépare la contre-offensive qui s’engage dans la péninsule après l’échec de la grève chez Fiat l’année d’après comme le prêt du FMI la même année à la Grande Bretagne annonce le grand roll back thatchérien suite au « Winter of discontent ».


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    L’intégration européenne a été un facteur déterminant de la contre-offensive capitaliste à la fin des années 70 : qu’on pense par exemple à la mise sous tutelle de l’Italie lors de son entrée dans le Serpent monétaire Européen en 1979 qui prépara la défaite de 1980, à la généralisation des politiques de « désinflation compétitive » (Cf. le fameux « tournant de la rigueur ») ou au démantèlement coordonné de certains secteurs de production (construction navale, textile, sidérurgie, chimie). L’instauration de la monnaie unique et l’élargissement à tout va visaient à franchir un seuil nouveau tant dans l’homogénéisation que dans l’organisation de la division du travail à l’échelle continentale, avec la commission européenne et la BCE comme « capitaliste collectif » à minima. Mais cette nouvelle étape d’intégration/coordination ne pouvait être franchie sans mettre un terme à la première phase d’accompagnement de la restructuration (facilitation des « transitions démocratiques » de l’Espagne, du Portugal et de la Grèce, où les aides européennes permirent d’acheter la paix sociale, amortissements divers à la dérégulation : politique agricole commune, etc..). De moyen, la construction européenne devait devenir fin.

    Le mouvement a été préparé par la privatisation/conversion des conglomérats publics en oligopoles transnationaux, la décentralisation (Voir Brèves remarques sur la faillite de Dexia), l’encadrement de la mobilité de la force de travail ( espace Schengen) et s’est même donné comme idéal le modèle productif allemand pourtant fondé sur l’assemblage d’éléments produits dans l’U.E mais hors zone euro ( d’où l’attachement du capital allemand à un euro fort qui permet d’aller s’y fournir à moindre coût). Mais si la crise des dettes souveraines, crise et fin de la première phase de la restructuration, ouvre effectivement la voie à une accélération de la transition sous le prétexte commode de la pression des marchés, le chemin va être encore long.

    On peut mieux expliciter cela en recourant, une fois n’est pas coutume, à l’économie politique bourgeoise. Au début des années 60, Robert Mundell a développé la notion de zone monétaire optimale pour mettre « en lumière » conséquences et exigences de l’introduction d’une monnaie unique entre plusieurs pays. Puisque dans une union monétaire, la manipulation du taux de change ne peut plus être un moyen de répondre aux aléas de conjoncture, « ce sont les mouvements de prix et de salaires ou encore ceux de main d’œuvre ou des capitaux qui permettent d’ajuster les différentiels de compétitivité ou de productivité ». Bref pour qu’une zone monétaire devienne optimale, il faut en finir avec les aires d’accumulation nationales classiques, donc à l’architecture des rapports sociaux qui leur correspondent et redistribuer l’exploitation à l’échelle continentale, le fameux « fédéralisme budgétaire » ne visant à rien d’autre qu’à cela. Mais pour harmoniser effectivement le nivellement, encore faut-il que l’ « effet domino » fonctionne dans le bon sens, celui de la défaite car ce qui se passera à Athènes influera directement sur la suite à Rome ou Paris. Tout le petit jeu avec la souveraineté, que ce soit celui des agences et leurs notations ou d’un Papandréou avec ses velléités de referendum ou encore les épouvantails agités par tel ou tel politicard, indiquent suffisamment que, pour le capital, la partie est loin d’être gagnée.

    Toute la dramaturgie des sommets et sauvetages in extremis ne masque pas que la transformation de la zone euro en zone monétaire optimale est entrée dans son périlleux « moment nécessaire » d’intensification de la guerre sociale. Et maintenant que le sort des pays les moins developpés d’Europe ne fait que montrer aux pays les plus developpés « l’image de leur propre avenir », ce De te fabula narratur rend bien dérisoires les petites comptines social-démocrates et altercapitalistes et l'habituel cantonnement des luttes dans les ornières nationales.


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    uoi qu’elles encombrent encore, les catégories politiques issues du fordisme (compromis, progressisme, souveraineté, etc.…) sont rendues irrémédiablement obsolètes par l’attaque contre ce qui reste de reproduction socialisée. Comme résumé il y a longtemps déjà : « La superstition politique est seule à se figurer de nos jours que la cohésion de la vie civile est le fait de l’Etat, alors qu’en réalité, c’est au contraire la cohésion de l’Etat qui est maintenue du fait de la vie civile. » (La Sainte famille)

    La cohésion de la vie civile maintenue « à perte » ces dernières décennies se réalise en faillite de l’Etat qui n’a plus qu’à solder les comptes et mettre celle-ci en coupe réglée. Fond de commerce ou fausse conscience, l’illusion politique aura donc toujours plus de mal à se convaincre que « L’Etat est la révolution » quand il délaisse ses oripeaux de médiateur pour ne garder que ses vieilles frusques régaliennes. Mais si désormais les attributs formels suffiront difficilement à travestir l’effectivité du tournant de l’exploitation, de l’horizontalité lénifiante (ce post-léninisme !) aux compensations « hiérarchiques » (racisme), la gamme d’impasses reste large. Après tout, la précédente vague d’offensive, au tournant 2000, n’a-t-elle pas finalement aboutie en Amérique Latine à une permutation ploutocratique (Chavez et autres Kirchner) ?

    Le débordement de la forme politique par le contenu qu’elle est sensée neutraliser sera en tout cas un des enjeux de la période qui s’ouvre. D’ores et déjà, la violence qui réapparaît un peu partout montre que l’encadrement classique ne pourra pas sereinement encalminer les luttes dans la protestation, ce qui ne veut pas dire qu’on fera l’économie d’une critique offensive des catégories politiques anciennes ( issues du mouvement ouvrier) ou nouvelles.

    Qu’on prenne la question de l’oligarchie : certes elle fait le bonheur de ce clown de Mélenchon ou de ces charlots de Pinçon, mais il faut bien reconnaître qu’elle est « produite » par la restructuration. Au nord, le rétablissement du taux de profit, par la mutation progressive des parts de la valeur ajoutée, aboutit au captage des gains de productivité par une infime minorité, ce qui a en partie mené « à sacrifier l’accumulation du capital au profit du revenu personnel des capitalistes » (A contre-courant), donc à la « surfinanciarisation ». Au Sud, la mutation des socialismes par le biais des privatisations des années 90, s’achève en un népotisme kleptocratique ne pouvant, encore moins que son prédécesseur, prétendre garantir développement et redistribution. Dénoncée ici (« Nous sommes les 99% »), sérieusement bousculée là-bas (les révolutions arabes), l’oligarchisation n’est qu’un moment d’un rapport social qui sape les bases mêmes (la superstructure socialisatrice) de la séparation politique telle qu’héritées du cycle précédent. Cette recomposition de la classe capitaliste dans la contre-révolution («Les divers individus ne constituent de classe qu’autant qu’ils ont à soutenir une lutte commune contre une autre classe. » Marx) ne fait que renvoyer le prolétariat à sa contradiction qu’expriment notamment les luttes contre le déclassement dont les diatribes contre l’oligarchie sont le mot d’ordre : c’est d’« en dehors », contre ce qui le constitue et le reproduit, donc contre le politique, qu’il pourra reprendre l'initative.

    Et si on entend partout se féliciter du renouveau démocratique amené par les révoltes arabes, sans parler de la bienveillance qui entoure l’indignation mondialisée, les bonnes âmes feraient bien de ne pas se réjouir trop vite car la fin des illusions à Athènes pourrait bien trouver un écho dans la déception à Sidi-Bouzid.


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  • Un cas d’école

    Ce qui était au départ une institution classiquement fordiste (La caisse d’aide à l’équipement des collectivités locales), transformée en Crédit local de France en 87 en vue de sa privatisation de 93, avant que la fusion avec le crédit communal belge et des rachats tout azimuts (en Europe mais aussi aux Etats-Unis) n’en fasse un mastodonte dopé aux prêts toxiques : voilà un « destin » qui résume bien quelques lignes de force de la mutation de l’appareil étatique dans la restructuration.

    Qu’on prenne par exemple le parcours de celui qui fut le patron emblématique de cette banque, Pierre Richard, haut fonctionnaire devenant PDG de la structure dont il avait organisé la privatisation, comme tant de technocrates français ou d’oligarques post-soviétiques, et qui semble avoir gardé de son passage par la haute fonction publique le goût des montages pharaoniques. Mais il n’était pas le seul à être engagé dans la conversion des conglomérats publics en oligopoles continentaux voire mondiaux (EDF, Orange, etc.…) et la braderie qui continue (privatisations en cascade en Grèce, au Portugal, etc..) attise moult boulimies. Le « fordisme étatique » (Robert Boyer)  « à la française » a certes réussi son tournant mais après avoir assouvi ses grossiers appétits, il risque bientôt d’avoir à compter ses acabits.

     

    L’interdettependance

    «  La hausse du franc suisse, c’est un collège en moins pour la Seine st-denis » s’alarme Claude Bartolone, président du conseil général. Il a effectivement hérité de ses prédécesseurs communistes (sic) d’une série de prêts indexés sur le différentiel entre l’euro et un franc suisse qui ne cesse de monter (d’autres étaient indexés sur le yen ou le dollar). Cette hausse est notamment produite par un refuge de capitaux, italiens entre autres, due aux incertitudes actuelles dans la zone euro. Une logique patrimoniale somme toute classique face aux ajustements cosmestiques de la fiscalité des hauts revenus dont on nous rebat les oreilles. Donc  (en schématisant fortement) quand un bourgeois milanais part planquer son fric à Genève, il prive de sortie scolaire les élèves d’un collège de Bobigny. L’exemple est caricatural mais au-delà des jérémiades sur la financiarisation, il illustre « l’interdettependance » généralisée, résultat et moyen de la restructuration. Ainsi du crédit socialisateur du capital à la socialisation à crédit, le taux d’intérêt participe de la confusion générale des causes et des effets (écologiques et sociaux) : dans la « belle totalité » actuelle, un tsunami japonais se répercute jusque dans les cantines scolaires.

                                                

     La restructuration se décentralise

    La faillite de Dexia et la probable mise sous tutelle des collectivités locales que cette banque a contribué à surendetter, tout comme les séries de mesures de rigueur prises par les régions espagnoles (« Le parti populaire a sorti la tronçonneuse pour couper à ras dans l’Etat providence » a récemment dénoncé le porte-parole du gouvernement espagnol) ,ou les Etats américains, montrent que  la décentralisation de la restructuration est en marche. Ce qui avait été préparé par des transferts massifs de responsabilités se répercute en coupes sombres avec arbitrages à géométrie variable. Là encore, rien de bien nouveau puisque c’est par la quasi mise en faillite de l’Etat de New york en 75-76 que commença le rabotage massif du welfare aux Etats-Unis.

    Tactiquement on disperse les premiers ajustements dans le secteur public, telle que cela a déjà été commencé à travers les partenariats public-privé qui permettent tout à la fois de masquer les dettes et de supprimer des fonctionnaires territoriaux aux statuts trop contraignants. Et avec la désindustrialisation (les derniers hauts-fourneaux de Lorraine et de Belgique sont en train de fermer), on peut subodorer que la multiplications des statuts (de la zone franche à la zone économique spéciale ?)  va sournoisement se poursuivre sur le mode du dumping social, telle qu’il existe d’ores et déjà aux Etats-Unis. Toutefois, c’est à ce petit jeu que la Chine est en train de se brûler les doigts, la concurrence entre collectivités locales pour attirer les investisseurs à coup de construction de bureaux bute sur les nombreuses résistances aux expropriations, un endettement là aussi endémique et d’aucuns crient à la bulle immobilière. Le remodelage de la géographie de l’exploitation réserve encore bien des surprises.

     

    (Dé/re)territorialisation

     « En 1954 aux USA, Mr Malcolm Mc Lean exploitait des camions semi-remorques entre New-York et Houston, traversant huit Etats dont les réglementations routières étaient différentes. Pour y échapper, il eut l’idée d’embarquer ses semi-remorques sur des navires pétroliers aménagés à cet effet. Le conteneur et le porte-conteneur venaient de naître. » ( Bertrand Gilles in Histoire des techniques) De nos jours, un autre Mr Mc Lean pourrait se contenter de faire travailler des chômeurs de Georgie pour 1 $ de l’heure, d’acheter des droits à polluer en Californie et de placer son argent dans le Delaware. Mais cela il le doit à son prédécesseur, qui en voulant se soustraire à des espaces différenciés de législation a, plus qu’un procédé technique, inventé un art de l’évitement qui, de paradis fiscaux en pavillons de complaisance, caractérise, comme on le sait, la mondialisation du capital. Et la dérégulation en retour dessinait et dessine d’autant plus dans la crise actuelle, la radieuse perspective d’un retour « au bercail » (la conteneurisation semble d’ailleurs entrer dans un cycle de rendements décroissants).   


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  • Il fut un temps où pour contrer l’insubordination ouvrière ; managers, technocrates et syndicalistes ont caressés l’idée de rétablir la productivité par l’enrichissement des tâches, « l’humanisation du travail ». Cet humanisme de l’exploitation trouva sa concrétisation la plus achevée dans l’usine Volvo d’Uddevalla, fonctionnant selon les normes de la « production réflexive », c’est à dire le montage complet du véhicule par de petits groupes. Notons qu’au même moment, alors qu’il devenait le modèle de l’industrie mondiale, le toyotisme entrait en crise au Japon (fort turn-over et problèmes de recrutement) et on envisagea là aussi de « relâcher un peu la pression » (baisse des normes de productivité, création de stocks tampons, etc..). Finalement l’usine d’Uddevalla a fermé en 95 et Toyota est sorti de la crise en recourant massivement à l’intérim : licenciements et chômage de masse se sont avérés de biens plus efficaces remèdes que la « revalorisation du travail ». Le travail rebelle fut donc progressivement ramené à sa dimension première de simple capital variable, de coût et là ou la socialisation salariale avait échouée, la précarisation-fléxibilisation allaient devenir les meilleurs fourriers de la docilisation.

    Au-delà des vieux fantasmes idéologiques d’« optimum social », « l’humanisation » correspondait en fait à un certain stade de confrontation.  Ainsi, comme le notait René Loureau dans L’analyseur LIP : «  Dans la pratique ouvrière elle-même, la convergence et, à la limite, l’équivalence des luttes de la base et des expériences patronales les plus avancées sont surprenantes. Chez Lip, comme chez Cousseau à Cerizay, les ouvriers et ouvrières insistent sur le fait que les cadences et les chefs sont supprimés, que la rotation des tâches ou la suppression de postes transforment radicalement l’ambiance. Or, il s’agit là des préoccupations modernistes du patronat, lequel a parfois une bonne avance non seulement sur les revendications ambiguës des syndicats, mais sur le passage à l’acte de la base. » Mais toutes les utopies du contre-planning («  Le contre-plan, c’est l’ensemble des initiatives que les ouvriers prennent sur les lieux de travail pour corriger l’irrationalité du système (..) » Loureau ibid.) comme prémisse au contrôle ouvrier ou au rétablissement de l’autorité patronale (les deux fonctionnaient de pair), ont été démenties par la vitalité de l’anti-travail. Comme l’a bien résumé Bruno Astarian  : « Dans les années 60-70, les modalités de la résistance à l’exploitation sur le lieu de travail ont été dénommées antitravail parce qu’elle n’étaient pas associées à aucune proposition alternative de développement du travail dans une société libérée de l’exploitation. » ( Aux Origines de l’ « antitravail » Publiée par Echanges ( BP241 75866 Paris cedex 18 ). Le rétablissement de la productivité ne pouvait donc s’opérer de façon pérenne à partir d’une ré-implication « positive » des salariés car, à quelques exceptions près, les luttes n’en dessinaient aucun modèle.


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