• « C’est tenable avec davantage de sauvageries sociales » (dixit le keynésien Fitoussi)

    La réforme du marché du travail d’ores et déjà mise en place par le gouvernement Rajoy est un modèle de no-deal institutionnalisé : « les entreprises peuvent imposer des baisses unilatérales de salaire après deux trimestres de baisse des ventes pour des questions de compétitivité, de productivité ou d’organisation technique du travail de l’entreprise. Si le travailleur refuse de s’y soumettre dans les 15 jours, il perdra son emploi. » Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Le patronat souhaite aussi la création d’un « contrat indéfini de crise » (coûts de licenciements très réduits et période d’essai plus longue) et la mise en place de mini-jobs à l’allemande. Sachant que selon certains il faudra attendre 2020 pour que le pays récupère 2 millions d’emplois sur les 3 millions emportés par la crise,  d’ici là le champ « d’indéfinition » des normes d’achat de la force de travail va s’étendre vers des profondeurs encore inconnues (on sait déjà l’importance de l’économie souterraine qui emploie 4 millions de personnes et représente 25% du PIB). 

    Et pour faciliter le mouvement, il y a l’autre volet des mesures d’austérité, résumé par Rajoy lui-même : « moins de revenus, plus d’impôts ». Hausse de la TVA, modification de la fiscalité en vue de la faire peser plus sur la consommation, attaques tout azimut contre le fonctionnariat et si on ajoute à cela que les retards de paiements de l’Etat qui seraient d’ores et déjà responsables de la destruction de 700 000 emplois depuis trois ans (la faillite par la demande publique !) : on a là tous les éléments de ce qu’on pourrait grossièrement définir comme une forme de rétro-keynésianisme. Même si tout ne se résout pas de Dr Jekyll en Mr Hyde, on ne peut s’empêcher de penser ici à la définition de John Holloway : « Le keynésianisme a rendu explicite sous une forme institutionnelle la dépendance du capital vis à vis du travail, la puissance du travail dans et contre le capital. »[1]

    L’attaque à venir contre les retraites, alors que les pensions sont par le biais de la solidarité familiale, un des piliers de la paix sociale, devrait toutefois fortement bousculer la propension jusqu’ici relative à laisser faire, laisser passer (a moins bien sûr qu’on considère que le mouvement des « indignés » ait en quoi que ce soit changé la donne).

                                                                                & 

     

    Déboires de la régionalisation

    L’éclatement de la bulle immobilière, et l’évaporation de la manne fiscale qu’elle supposait, entraîne de surcroît la faillite rampante des régions, couplée à celle des caisses d’épargnes (Bankia et alii) qu’elles contrôlent. La mise progressive sous tutelle de huit régions, vient en quelque sorte doubler celle à venir du pays. Là aussi l’Etat refuse de mutualiser les dettes (Cf. le projet avorté d’ « hispanobondos ») et se contente d’ouvrir une ligne de crédit en échange d’un droit de regard sur l’assainissement des comptes et de la possibilité d’une intervention, bref « un mécanisme sévère qui ressemble à celui que Bruxelles applique aux pays qui ont fait appel à un plan de sauvetage européen. » (Le Monde 25 /07). Certes, tout comme Rajoy fait le rétif au niveau européen,  certaines régions refusent d’obtempérer et jouent de la menace indépendantiste (ainsi le président du gouvernement régional de Catalogne Artur Mas : « La Catalogne pourrait parfaitement être un Etat dans l’UE. La Hollande du sud disent certains. » In Le Monde 17/03) mais il semble difficile de prendre des initiatives unilatérales quand on est en cessation de paiement…

    Au-delà de la décentralisation de la restructuration par la multiplication des impayés (écoles sans chauffage, hôpitaux « à l’agonie » qui ont certainement besoin d’un de ces fameux « sauvetage qui tue », etc.), la crise de « l’Etat des autonomies », avec certes ses lourdes spécificités historiques, participe du douloureux enfantement d’une nouvelle étape (continentale et infranationale) de régionalisation. Le mouvement bousculé de recomposition (En Italie on divise par deux le nombre de régions, en Alsace on fusionne les départements en une seule entité), n’en sera pas moins un des résultats les plus importants du nouveau seuil d’intégration européenne, puisque la segmentation régionale donne la cohérence de l’unification continentale.

     

    A suivre : interdettependance nationale et saut fédéral



    [1] in Global Capital, National State and the Politics of Money 


    votre commentaire
  • PIGS, then GIPSI

    (C’est le charme, injustement méconnu, de « l’humour trader » : avec l’ajout de l’Italie, les PIGS - Portugal, Irlande, Grèce, Espagne- sont donc devenus GIPSI.)

    On sait, qu’à part l’Irlande et l’Italie (qui a connu une forme d’état d’exception), ces Etats ont comme point commun d’être sortis de dictatures longues dans les années 70. Les transitions périlleuses (révolution des œillets, mouvement assembléiste espagnole, etc.) à la démocratie ont en quelque sorte constitué la seconde vague d’offensive prolétarienne de cette époque :« La crise des dictatures en Grèce, Espagne et Portugal semblait à beaucoup ( à moi icompris) être le commencement d’une nouvelle période de révolte internationale de la classe ouvrière ; de fait, ils furent des extensions locales spéciales  du ferment qui avait pris fin dans la plupart des pays en 73, avec des taches locales spéciales de liquidation à accomplir. » (Loren Goldner Ubu saved from drowning)[1]. Le retour à l’ordre (Symbolisé en Espagne par le pacte de la Moncloa en octobre 1977 qui normalise les relations sociales en échange de diverses mesures de modération salariale et d’austérité) n’a été que progressif et chahuté

    (ainsi les mouvements durs des dockers de 81 à 85 puis 87), l’intégration européenne à partir de 86 jouant un rôle décisif de facilitation (« Ce n’est pas notre pays qui est entré dans la CEE, c’est la CEE qui est entré dans notre pays. » disait un émeutier espagnol de l’époque- cité dans Os Cangaceiros N°3).

    Le maintien depuis, d’une certaine combativité (avec notamment un assentiment social assez large à l’usage de la violence[2]) explique en grande partie que ces pays ne soient pas devenus les « usines de l’Europe » (Ils sont de ce point de vue passés directement du pré au post-fordisme) et qu’ils aient été, au contraire, à contre-courant de la déflation salariale des années 90-2000. Or justement, la nouvelle rengaine à la mode chez les économistes, tend à expliquer le sort infligé aux GIPSI par le fait qu’ils auraient, depuis la création de la zone euro, « capté » pour financer leur train de vie, l’épargne des vertueux allemands, chez qui par contre la consommation ne progressait plus qu’à pas d’escargots. Ainsi on trouverait au sein de l’europe à peu près la même configuration que celle qui prédomine entre Chine et Etats-Unis, les uns produisent et épargnent pour que les autres consomment et s’adonnent aux joies de la spéculation immobilière…Certes l’intégration de ces turbulents n’a pas encore donné les « retours sur investissements » attendus, mais, qu’on sache, les tutelles sont là pour ça.

     

    La question du logement[3]

    Avec l’Irlande, l’Espagne est le seul pays de la zone Euro à connaître une véritable bulle immobilière. Rappelons que l’urbanisation tardive, entre 40 et 70, fut extrêmement rapide (un des plus rapide de l’histoire du capitalisme selon Goldner) et qu’elle s’est jalonnée de nombreuses luttes : « luchas de barrio » dans les années 70 auquel a succédé le mouvement okupa et son fameux slogan : «  desalojo = disturbio » (une expulsion = une émeute). On serait tenté de dire que l’Espagne est un des rares pays à avoir adopté et adapté le modèle carcero-pavillonnaire anglo-saxon, une modalité de « compromis social » couplant accession à la propriété et enfermement de masse (Avec sa « France de propriétaires » et sa « guerre aux voyous » Sarkozy voulait en imposer une variante légèrement francisée). Ainsi le pays compte 85% de propriétaires et a connu une des plus importantes inflation carcérale du continent (192% d’incarcération en plus entre les années 80 et 90). Certes on est bien loin des excès américains, mais là aussi, dans la crise, les « effets richesses » se renversent immédiatement en paupérisation et la logique patrimoniale en liquidation sociale.

     

    La suite (Déboires de la régionalisation, Interdettependance nationale et saut fédéral) la semaine prochaine, ainsi que celle de notre (poussive) série de textes sur la paupérisation.



    [1] Nous ne partageons pas le fatalisme de Goldner, et, sans entrer dans des considérations spécieuses, si 73 constitue effectivement le début de la contre-offensive du capital (fin du système de Bretton woods) on peut difficilement y dater la défaite (« On peut parfois dater cette défaite, comme avec la manifestation anti-gréviste de la Fiat en 80, ou la reprise en main patronale et syndicale dans l’automobile en France à la suite des grèves massives de 81-84 » Théorie Communiste N°22)

    [2] Un exemple vécu : dans la débandade d’une fin de manif à Barcelone, une petite vieille chemine en rigolant, cabas à la main, au milieu d’émeutiers brisant des vitrines.

    [3] Dans le texte qui porte ce nom, Engels constate : « la solution bourgeoise de la question du logement a fait faillite : elle s’est heurtée à l’opposition entre la ville et la campagne. » Ce qui ne manque pas, après coup, de prendre une teinte ironique quand on pense par exemple aux océans de serre de la région d’Almeria qui fournit toute l’Europe en légumes pesticidés.


    votre commentaire
  •  

    Banalité subsidiaire : quel ordre social ?

    La société bourgeoise n’est certes pas sortie « toute prête » de la féodalité et c’est par un cheminement chaotique qu’elle a pu (re) fonder de l’ordre social. Ordre qui lui même n’a trouvé et ne trouve de cohérence que dans la contradiction. Pour en citer quelques préalables : contradiction entre le pouvoir réel de la bourgeoisie, dans l’économie, et sa domination politique : on sait les reflux qui ont jalonné l’histoire au XIXeme1 de la « seule classe révolutionnaire qui ait jamais vaincu » (Debord), grâce à plusieurs contre-révolutions (puisque « toutes les armes qu’elle avait forgées contre le féodalisme se retournaient contre elle même » Manifeste). Dichotomies diverses dans la manière dont le nouvel ordre social se pense et dans la manière dont il s’impose : la « main invisible du marché » ne suppose-t-elle pas le « voir sans être vu » du panoptique ? De même, les belles prétentions à l’universel et au rationnel n’empêche pas la rechute régulière dans la naturalisation de la société2, sans parler des « essentialisations » coloniales. Ou encore les tiraillements entre conscience de la nécéssité de l’existence des pauvres (« everyone but an idiot knows that the lower classes must be kept poor, or they never be industrious. » Arthur Young Eastern tour 1771) et la peur devant leur prolifération ( Malthus, nous y reviendrons)3, etc…

    Sans s’aventurer dans les fictions sur « le grand automate » social4, il faut bien noter que la bourgeoisie est effectivement constamment ballottée entre les nécéssités de la « révolution permanente » du mode de production et les impératifs de sa préservation, l’ordre par le mouvement qu’elle instaure menacant constamment de l’emporter elle-même5. Et si « c’est le capital, le premier, qui fait prisonnier le progrés historique pour le mettre au service de la richesse. » ( Grundrisse), cette dernière peut aussi trouver son salut dans diverses regressions, regressions dans lesquelles d’ailleurs la dite société bourgeoise finira de disparaître au siècle d’après.

    Au bout du compte ce qui détermine la force par l’instabilité de cet ordre social, c’est qu’il est constamment obligé de passer par la contradiction pour produire et se reproduire, que le « travail mort » n’est ce qu’il est qu’en passant par l’épreuve de ce qu’il n’est pas, « le travail vivant ». Bref, « Le capitalisme est la première forme sociale de l’histoire humaine qui puise l’essentiel de son dynamisme dans ce qui le remet en cause. » ( Un monde en déperdition in La Banquise N°4).

    1 « Si la révolution de février a parfait la domination de la bourgeoisie, d’ou vient, demandera-t-on, la rechute de la bourgeoisie dans le royalisme ? Rien de plus simple. Elle a la nostalgie de la période où elle regnait sans prendre de responsabilités ; où un semblant de puissance dréssé entre elle et le peuple devait agir pour elle et lui servir en même temps de masque (…) le roi était pour elle un paratonnerre contre le peuple et le peuple un paratonnerre contre le roi. » Marx La Reforme de Paris, à propos de la situation en France (Nouvelle Gazette rhénane 1848)

    2 « La naturalisation de l’ordre social se traduit par une conception biologique des classes sociales. La supériorité héreditaire du bourgeois a sa contrepartie dans l’infériorité héréditaire de l’ouvrier. (…) L’hérédité de la hierarchie sociale est justifiée par un recours à la génétique, alors que dans le système aristocratique elle l’était par la tradition et la vague caution d’une volonté divine. » André Pichot La société pure

    3 « L’histoire idéologique de la bourgeoisie n’est depuis toutes les premières étapes de son évolution (…) qu’une lutte désespérée pour ne pas voir l’essence véritable de la société créé par elle, pour ne pas prendre conscience réellement de sa situation de classe. » (Lukacs Histoire et conscience de classe)

    4 «  L’auto-valorisation du Capital, création de plus-value est donc l’âme, le but et l’obsession du capitaliste, l’impulsion et le contenu absolus de son action ; en fait il ne s’agit que de l’instinct et de la finalité rationalisés du thésauriseur (…) qui, sous un autre angle certes, nous montre, à un pôle le capitaliste tout autant asservi que l’ouvrier au pôle opposé. » ( Chapitre inédit du capital )

    5 « (…) la société bourgeoise moderne, qui a fait éclore de si puissants moyens de production et de communication ressemble à ce magicien, désormais incapable d’exorciser les puissances infernales qu’il a invoquées. »Manifeste

     


    votre commentaire
  •  

    - Résumé (en bien mieux, évidemment !) du texte précédent :  

     

     « L’appropriation privée se laïcise dans les mécanismes capitalistes. Libérée de la mainmise du pouvoir, la totalité est redevenue concrète, immédiate. L’ère parcellaire n’est qu’une suite d’efforts pour reconquérir une unité inaccessible, ressusciter un ersatz de sacré pour y abriter le pouvoir. (…) En attaquant de front l’organisation mythique de l’apparence, les révolutions bourgeoises s’en prenaient bien malgré elles, au point névralgique, non seulement du pouvoir unitaire, mais surtout du pouvoir hiérarchisé sous quelque forme que ce soit.» (Vaneigeim Banalités de base) 

     

     

     

    -Quelques banalités complémentaires

     

    On peut voir une illustration du phénomène décrit par Vaneigeim dans la fameuse « déchristianisation » de la révolution française. Celle-ci donne lieu à deux analyses divergentes mais complémentaires : A. Mathiez y voit une conséquence de l’impossible coexistence entre « deux religions concurrentes » la nouvelle « patriotique » et l’ancienne catholique, la « régénération révolutionnaire » s’opposant à la « rédemption chrétienne ». Pour Daniel Guerin, il s’agit avant tout d’une diversion ainsi que l’occasion pour une partie de la bourgeoisie de s’enrichir par la mise en vente des biens ecclésiastiques : « En lançant les masses à l’assaut du ciel, les plébéiens espéraient détourner le plus possible les sans-culottes de redoutables  préoccupations terrestres, d’indésirables questions matérielles telles que la vie chère, les subsistances, etc.…». Or, le troisième historien « marxiste » de la révolution, Albert Soboul, note : « La question des subsistances avec ses résonances profondes

     

    (liberté ou contrôle de l’économie ? liberté du profit ou droit à l’existence ?) ne fut pas sans influence sur l’idée que les diverses catégories sociales se firent de la nation, tout au cours de la révolution. » Dérivatif ou religion nouvelle, c’est en quelque sorte l’idéologie sous sa forme moderne[1] qu’on voit poindre ici, qui n’est elle même qu’un moment du nouveau régime de la vérité, non plus absolue mais historique, ouvert par les révolutions bourgeoises. Comme l’a classiquement résumé Hegel, «  Selon mon intellection (…) tout dépend du fait de saisir et d’exprimer le vrai, non comme substance, mais tout autant comme sujet. » (Préface à la phénoménologie de l’Esprit). De la substance au sujet…en passant par les subsistances.

     

     En tirant, à sa place, les conséquences de la révolution bourgeoise, la philosophie allemande allait justement reprendre la critique de la religion là où l’avait laissé le matérialisme pratique et théorique français. La spécificité de cette critique fut de ne pas envisager la religion uniquement comme « déraison » mais comme aliénation et dépossession. Il ne s’agissait plus seulement de dénoncer l’erreur mais de  « revendiquer comme propriété de l’homme les trésors qui furent spoliés au profit du ciel » (Hegel). Ou comme le dit Feuerbach : « Si l’essentiel dans la définition de Dieu est emprunté à l’homme, l’homme sera dépouillé de tout ce qu’on donnera à Dieu. Pour que Dieu soit enrichi, l’homme sera appauvri. » (L’essence du christianisme). Cette première critique de l’aliénation/paupérisation, ne se cantonna pas non plus  aux seules « représentations ». Ainsi, comme cela a été souvent noté, il y a une forme de théorie de la paupérisation chez Hegel : « Il apparaît ici que, malgré son excès de richesse, la société civile n’est pas assez riche, c’est à dire que dans sa richesse, elle ne possède pas assez de biens pour payer tribut à l’excès de misère et de plèbe qu’elle engendre (…l’exemple anglais) » (Principes de la philosophie du droit § 245 Cf. aussi § 243 et 244). Mais c’est par l’ « aufhebung » marxienne que  cette critique du ciel restée apologétique, contemplative bref idéologique, se transformera effectivement « en critique de la terre »[2], indissociable de la reconnaissance que « ce qui forme le prolétariat, ce n’est pas la pauvreté née naturellement, mais la pauvreté produite artificiellement » [3].

     

     

     

    La semaine prochaine : paupérisation et prolétarisation

     



     

    [1]Au sens où elle est produite par un rapport de force sur lequel elle agit en retour. Cf. par exemple la remarque de Engels : «  Que cette égalité et cette fraternité plébéiennes ne pouvaient forcement être qu’un simple rêve à une époque où il s’agissait d’instaurer justement tout le contraire et que comme toujours –ironie de l’histoire- cette interprétation plébéienne des mots d’ordre révolutionnaires fut le levier le plus puissant pour imposer ce paradoxe : l’égalité bourgeoise…devant la loi et la fraternité…dans l’exploitation. » Lettre à Kautsky 1889 Par ailleurs, rappelons que Marx et Engels ont emprunté le terme idéologie à un groupe de penseurs -Constant, Cabanis, etc.- qui, au sortir de la révolution, voulaient fonder « une science des idées »

     
     
     

    [2] Pour être plus précis, on pourrait dire, du ciel à la terre et retour : « A l’encontre de la philosophie allemande qui descend du ciel sur la terre, c’est de la terre au ciel que l’on monte ici. Autrement dit, on ne part pas de ce que les hommes disent (…) non on part des hommes dans leur activité réelle : c’est à partir de leur processus de vie réel que l’on représente ainsi le développement des reflets et des échos idéologiques du processus vital » (Idéologie Allemande)

     
     
     

    [3] Introduction à critique de  la philosophie du droit de Hegel Cf. aussi dans les manuscrits de 1844 : « Nous partons d’un fait économique actuel. L’ouvrier est d’autant plus pauvre qu’il produit plus de richesses, que sa production croît en puissance et en volume. »

     
     

     


    votre commentaire
  •  

    Les hausses de salaires obtenues dernièrement en Allemagne ( 6% dans la fonction publique et à Deutsche Telekom, 4% dans la métallurgie), ainsi que la mise en place annoncée d’un salaire minimum par branche, ont donné lieu à l’habituel concert de réjouissance de quelques keynésiens ahuris. Et ceux-ci de reprendre à leur compte les pirouettes de Wolfgang Schaüble (« Ces hausses de salaires contribuent à supprimer les déséquilibres à l’intérieur de l’Europe »), qui confirmeraient en retour la justesse des vues de la social-technocratie sur « la croissance », etc. …

    Cette micro réforme du modèle allemand (la plus forte hausse des salaires depuis 92), ne concerne bien sûr que le noyau central (toujours plus restreint) de la classe ouvrière syndicalisée (90% de syndicalisation chez VW) et les velléités d’IG metall d’obtenir « un droit de regard » sur l’embauche de la main d’œuvre temporaire ou la titularisation automatique des apprentis ont fait long feu. Remarquons que ces concessions patronales interviennent alors que depuis quelques années, on s’inquiète beaucoup du développement de petits syndicats corporatistes et combatifs (Cf. la GDL et la grève à la Deutsche Bahn ou plus récemment la GDF et la grève des contrôleurs aériens de l’aéroport de Francfort). Comme le résumait le patron des patrons allemands « Nous ne voulons pas que soudeurs, monteurs, pompiers fondent leur syndicat, il y aurait en permanence des conflits et une surenchère de revendications » (FAZ 01/03)1. Il était donc temps de redorer le blason des grandes fédérations. Dans le même temps, la faillite de Schleker, les scandales qui entourent les pratiques de la chaîne de supermarché Aldi et quelques mouvements sociaux rendaient nécessaire une remise en ordre cosmétique dans le secteur des services, d’ou la loi sur les salaires minimums…Bref un peu de changement pour que rien ne change dans le « dualisme modèle » allemand2 , socle de l’extraversion par l’intégration européenne3.

    D’un dualisme l’autre, la commission européenne a publié le 18 avril un rapport, « Pour une croissance riche en emplois », qui recommande de « revoir la dualité du marché du travail », bref d’en finir avec le CDI au profit de la « flexisécurité », d’« améliorer la fluidité des travailleurs intereuropéens » et enfin de créer partout (là encore) un salaire minimum ajustable, à la hausse ou à la baisse selon la conjoncture. Ces suggestions ne sont bien sur qu’un premier pas dans la longue marche de l’harmonisation des marchés du travail européens, qui en maintenant les disparités régionales suffisantes, permettra aussi de mettre en commun les innovations ou perfectionnements nationaux. On pense par exemple aux mini-jobs allemands, que le patronat espagnol réclame à grands cris, ou aux reçus verts portugais, forme jusqu’ici la plus aboutie de transformation du salarié en prestataire de services : « Ces reçus avaient été conçus pour les travailleurs indépendants. Ils ont été massivement adoptés par les entreprises, qui se transforment ainsi en clientes de leurs employés. Ceux-ci leur facturent leurs prestations sans être protégés par un contrat, sans disposer d’aucune des couvertures réservées aux salariés : maladie, retraite, chômage. La fonction publique a également usé de ces « faux reçus verts ». Faux, parce qu’ils servent à rémunérer des salariés qui ont toujours le même patron, qui travaillent dans les bureaux et avec le matériel de leur employeur. » (Le Monde 24/11/10)

    Le nouveau régime d’achat et de reproduction de la main d’œuvre s’invente ainsi entre grands ajustements continentaux et extension locale des zones grises de la décontractualisation et du travail forcé. Et du closed-shop au Workhouse, il n’y a plus de formes dépassées ou arriérées de l’exploitation mais leur jeu réciproque dans l’hybridation généralisée.

     

    Memento mori

    La série de textes sur la paupérisation débute effectivement la semaine prochaine.

     

    1 Dans le même genre, en 2010 la décision d’un tribunal d’autoriser la concurrence entre syndicats dans une même entreprise, préparant ainsi la fin du « une entreprise, un syndicat, un accord » de la cogestion, a fait s’indigner tout à la fois patronat, syndicats et partis politiques (« Ce n’est ni raisonnable économiquement, ni dans l’intérêt de la stabilité sociale » a commenté le SPD).

    2 Sur ce sujet voir l’article paru dans le n°90 de la revue Wildcat et sa traduction en anglais sur leur site internet (« The german model »).

    3 A ce propos, sans remonter à Bismarck (« L’Etat social est également une puissante machine à exclure. C’est dans cette double dimension d’inclusion et d’exclusion qu’il remplit l’un des buts essentiels que Bismarck lui avait assignés et qu’il participe de la construction de la communauté nationale. » Sandrine Kott in Mémoires allemandes), on peut noter que la réunification des deux Allemagnes aura joué un rôle précurseur. Celle-ci s’est faite, avant même l’unification politique, par l’établissement d’un taux de parité de un à un entre les deux marks, alors qu’il était de un a dix en réalité. Ce qui provoqua l’effondrement de tout l’appareil industriel est-allemand. On peut subodorer que cette expérience joue dans l’attitude de la « gardienne de la politique de classe en Europe » et dans sa perception du grand saut vers « le fédéralisme à deux vitesses ».


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique