• A ce propos : l’étau communicationnel

    Que d’un côté on se félicite des révolutions « facebook » et que de l’autre on s’affole de la guérilla par « blackberry » (type de téléphone très utilisé par les émeutiers anglais), ne révèle qu’une contradiction apparente. Le «reducio ad medium» souligne qu’on reste dans les limites du détournement. Et on aurait tort de croire que ce dernier puisse se formuler avec la même quiétude révolutionnaire qu’auparavant. Comme le disaient les classiques : « ce qui est pris conditionne la saisie », si rien n’interdit un usage tactique de telle ou telle technologie, elles n’ont plus, loin s’en faut, la neutralité qu’on voulait bien leur attribuer.

    Ainsi ces instruments de communication devenus omniprésents en une petite décennie ne se laisseront pas simplement « subvertir » puisqu’ils participent centralement de l’ordre social.  

    On sait que la « so-called » libération des mœurs, la liberté devenant nouvelle idéologie de la consommation, a multiplié les impératifs sociaux (jouir, rire, bouger, etc.…) et étendu le maillage autoritaire de l’existence par les médiations marchandes et leur discipline des apparences. Cet approfondissement de la réification a justement trouvé un second souffle grâce au développement technologique, la miniaturisation notamment, qui a permis d’équiper chacun d’un arsenal de nouveaux outils qui donnent naissance à la convergence actuelle entre hyperconsommation et hypercommunication. Et, de façon concomitante, ce que la généralisation de la psychanalyse et de son monologue égotique avait préparé, les téléphones portables et diverses formes de cyber interactivité le réalise : le règne du bavardage unilatéral, sorte de retour de bâton après l’échec d’une révolte qui rêvait d’un « dialogue qui a fait vaincre ses propres conditions » (La société du spectacle).

    Bien évidemment, si « la profusion de termes techniques correspond très exactement à l’extension des domaines de la vie effectivement régis par la rationalité technique. » (J.Semprun), à l’ère des NTIC c’est le langage dans son ensemble qui tend à être technicisé. Ainsi, la recherche de l’optimum propre à toute démarche technique trouve sa pointe la plus avancée dans l’écriture phonétique très pratiquée par les jeunes. On remarquera d’ailleurs qu’on retrouve ce langage dit SMS dans les blogs et les chats : c’est à dire non pas du fait du seul outil numérique mais de son « utilité sociale », l’interactivité, qui en ne laissant peu, voire pas du tout, de place à l’élaboration, détermine cette involution philologique, car, est-il besoin de le préciser ?, on est bien loin ici de l’inventivité de l’argot, du verlan ou du hip-hop. Cette écriture  ne joue avec, ni n’invente de mots mais se contente de les décomposer et tend donc plutôt à imiter les lignes de chiffres qui composent les programmes d’ordinateurs. La question : K S Q TU Fé ?, mieux encore que le fameux « T’es où là ? » bien connu des usagers de téléphones portables, illustre la nouvelle norme hyperactive du « da sein » et la régression de l’expression aux babillements du « ça ».

    Enfin l’omniprésence de l’ordinateur, comme outil de travail et instrument de loisir, vecteur d’une mise sous tension de l’exploitation et de la consommation, moyen de surveillance dans les boites et la société, indique l’axe de l’hypersocialisation actuelle : la mobilisation de l’intime. Par l’intériorisation des objectifs, prôné par le management («  Il s’agit de mettre le salarié en situation de faire l’usage de soi, de ses émotions, de son intelligence, de son affect, de sa personnalité au profit de l’entreprise. » in Le travail nous est compté) et l’extraversion à haut débit, il faut désormais « s’investir totalement » (disponibilité, flexibilité, polyvalence) dans toutes les activités aliénées voire surenchérir dans la « common indecency » du dénuement suréquipé.

    Face à l’exhortation autoritaire à la communication comme à la visibilité, il y a un ensemble de sécession « productive » à inventer. Le silence des émeutiers français et anglais en est une, la convergence éventuelle évoquée plus haut en créera nécessairement de nouvelles.


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